Par Laurence Prud'homme
Ce matin, trois extraits de Romans-fleuves, trois cailloux polis déposés sur le lit de ma bibliothèque vidée:
Matière exotique
Au petit matin je pliai bagages
et poussai mon bel âge en terre inconnue
pour me rouler dans le lit profond
d'une maison jamaïcaine, puis ce fut
à cinq heures de l'après-midi
l'Espagne qui me faisait pâtir,
sa procession de taureaux piqués au muscle
de l'épaule, chancelant au soleil vers la mort
en banderilles. Ô amie noire,
m'auras-tu si peu
appris à boire?
L'estocade jusqu'au coeur
m'ensabla la bouche, et maintenant
des fantômes montent le long du cubitus vers ma main qui écrit,
le stylo tari de mémoire
grince vers le rebord des pages,
striant l'espace
devenu océan.
Hiver
Les arbres sont tombés en moi
comme des corps. Très haut
la neige suspendue se multiplie
et le ciel devenu blanc
disparaît jusqu'au fond des yeux.
Il faut l'inventer au noir
dans un cognement de nouveaux
soleils et la nouvelle lointaine
d'une invasion de cervidés.
Ici dans la chambre, le papier
couvre tout et les récits fourmillent,
c'est un reste d'été aux milles histoires
drôles ou aguichantes,
et même l'hiver qui s'infiltre
fait un bruit très doux de feuillage.
Marelle
De l'esplanade on aperçoit la plaine.
On pourrait s'y perdre
dans une vie parallèle
à celle-ci, quand le corps
oublieux de ses os
suit à la trace une idée fixe
d'herbes et de folles fourrures.
On n'en fera rien, pour mieux
entendre à portée de voix
ce babillage des petites fées
qui égrènent l'espace entre leurs doigts
et marquent les jours à la craie rose
comme un jeu de marelle
où le talon parfois
écrase un vieux bijoux.
Nepveu, Pierre. Romans-fleuves, Éditions du Noroît.